INTERVIEW DU PRÉFET DE RÉGION BERNARD SCHMELTZ : « Je revendique notre île… “ l’usu corsu“… j’ai le droit aussi de me sentir corse… »

Rencontrer le préfet de région M. Bernard Schmeltz aura constitué un grand moment pour notre journal. Une rencontre marquée par la simplicité, la disponibilité, un franc et intéressent tour d’horizon sur la Corse, ses institutions, ses perceptions et son quotidien.

Préfet d'Ajaccio

 

Monsieur le Préfet de Région, l’année 2018 démarre sur les chapeaux de roue pour la Corse : nouvelle donne à l’assemblée de Corse ; mise en place de la Collectivité unique ; visite du Président de la République ; défilés ministériels ; réunions à la Préfecture, à Paris… ?
Il y a eu en effet ces derniers mois une accumulation d’événements et de changements, tant au plan national que pour la Corse. La Corse connaît en outre une période de transition, avec la mise en place de la Collectivité de Corse en substitution de la collectivité territoriale et des deux départements.
La visite du Président de la République et ses annonces à cette occasion démontrent l’intérêt fort du Gouvernement pour la Corse.
Je crois vraiment qu’il faut vivre ce moment comme une chance pour la Corse. A la suite de la visite du Président de la République, je ne connais pas d’autre région française qui soit l’objet d’échanges d’une telle intensité et d’un tel intérêt, il faut le rappeler !

À la suite du déplacement du Président de la République, on a beaucoup parlé de sujets institutionnels et constitutionnels, mais le Président de la République n’a pas dit que cela, il a dit aussi qu’il voulait apporter des solutions aux problèmes du quotidien de la Corse.
Comme l’a indiqué le Président de la République à Bastia, plusieurs ministres viendront dans l’île durant les prochains mois pour échanger avec les élus et l’ensemble des acteurs du territoire afin de mettre en oeuvre des solutions efficaces et pragmatiques aux problèmes quotidiens des Corses. Ce peut être l’occasion de saisir des opportunités, de changer ce qui doit l’être, de lancer de nouveaux projets…
En outre, la volonté du gouvernement, au-delà du plan exceptionnel d’investissement, est de continuer à soutenir le rattrapage en matière d’infrastructures de la Corse, dans le cadre d’un nouveau plan d’accompagnement.
C’est un moment positif pour la Corse et les Corses. Il faut le vivre comme l’occasion de débattre, d’échanger, c’est toujours utile dans une démocratie. C’est aussi l’occasion de travailler plus efficacement ensemble et de construire l’avenir en dehors de tout rapport de force et dans une relation de confiance.

«… l’État en Corse fait partie

des acteurs de bonne volonté… »

Préfet d'Ajaccio

Où va la Corse ? optimiste ?
Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, parce que se déclarer optimiste ou pessimiste c’est finalement reconnaitre qu’il y aurait une sorte de fatalité. Ce que je peux répondre, c’est que la Corse a évidemment des atouts, mais que ces atouts ne peuvent être valorisés que s’il y a une volonté de tous les acteurs.
La Corse a, en effet, toute capacité à se développer, notamment sur le plan économique, pour offrir à sa population des conditions de vie agréables, mais encore faut-il que ceux qui sont en responsabilité –les acteurs économiques, les acteurs sociaux, les acteurs politiques et l’État, dans le rôle qui est chacun le leur– saisissent les opportunités et soient capables de fédérer les bonnes volontés afin de réunir les énergies. Et je vous l’affirme, l’État en Corse fait partie des acteurs de bonne volonté.

Y a-t-il des gens capables ?
Oui, bien sûr, mais l’avenir sera celui qu’on voudra qu’il soit. Il faut qu’il y ait cette volonté partagée d’être efficace, de travailler en confiance, de mobiliser les énergies et les compétences, de développer la culture de projet, de mettre en oeuvre avec constance des méthodes de travail plus appropriées.

 

La Corse à la croisée des chemins ?
Oui, mais pas seulement la Corse. La Corse n’est pas isolée : elle est dans une dynamique nationale, dans une dynamique européenne, face aux mêmes défis, des défis qui sont aujourd’hui pour beaucoup planétaires : la préservation de l’environnement, de la biodiversité, le réchauffement climatique. A cela s’ajoutent évidemment des enjeux propres à la Corse ou tout au moins plus prégnants, tels l’aménagement du territoire ou le traitement des déchets.

« … les services de l’État ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. »

Plus d’état, moins d’état ?
Je dirais « mieux d’État ». Comme je disais tout à l’heure, l’État est un acteur de bonne volonté, et les services de l’État ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. Ce que je souhaite, c’est un travail de coopération efficace entre l’État et les acteurs économiques, sociaux et politiques, dans le rôle qui est le nôtre, celui notamment d’appliquer la règle de façon rigoureuse et impartiale.
Mieux d’État, et un État qui travaille, en dehors de tout rapport de forces, avec qui que ce soit. Il faut en finir avec le « bashing anti-État » systématique, contre lequel je m’élève et que je dénonce fermement. Nous sommes dans un État démocratique, il est normal que l’action de l’État soit soumise à la critique, absolument normal, mais pour autant il ne faut pas tomber dans l’excès qui consiste à le rendre responsable de tous les maux et de toutes les difficultés qui peuvent exister en Corse. Il faut également, de part et d’autre, respecter les règles du jeu républicaines.
Pour l’État, cela signifie les principes de neutralité et d’impartialité.

Autres dossiers urgents ?
Avant de parler des dossiers propres à la Corse, il ne faut pas oublier qu’elle fait partie de la République et qu’à ce titre, elle est aussi, comme tous les autres territoires concernés par les importantes réformes qui sont lancées. On ne peut pas dire que l’immobilisme soit de mise : il y a par exemple la réforme du code du travail, la réforme à venir sur la gestion des flux migratoires.
Si on se focalise plus précisément sur la Corse, pour vraiment asseoir un développement économique et permettre le développement de l’emploi, il faut régler d’importants problèmes depuis trop longtemps sans solution satisfaisante. Un de ces problèmes, c’est celui de l’aménagement du territoire en l’absence de documents d’urbanisme. On ne peut pas espérer développer la Corse si on ne donne pas aux Corses, aux chefs d’entreprises, aux différents bailleurs sociaux, une vision claire de ce que sera l’aménagement du territoire. Il faut absolument que les communes mettent en place des plans locaux d’urbanisme et il faut qu’à l’échelle intercommunale se mettent en place des SCoT, c’est-à-dire des schémas de cohérence territoriales. Ce sont des documents, qui ne sont pas des plans d’urbanisme, mais qui permettent aux élus de réfléchir ensemble, sur ce que sera le territoire dans un temps long, de réfléchir aux positionnements des logements, de régler des problèmes de mobilité en amont pour éviter de se retrouver dans certaines situations que l’on connait aujourd’hui, avec cette impression que les territoires se développent au fil de l’eau et sans cohérence suffisante.

« L’État a deux axes majeurs d’action en Corse… »

Autre sujet, l’investissement public. Le PEI a apporté beaucoup, mais peut-être y a-t-il eu un peu trop de saupoudrage, et surtout
pas assez de cohérence. Pour l’accompagnement post-PEI, annoncé par le Président, il faudra éviter cela, il faudra qu’on ait une vision de long terme, identifier les secteurs prioritaires, les investissements stratégiques. Parmi les dossiers vraiment urgents, il y a aussi celui des déchets. Puisqu’on arrive au bout de l’exploitation, bientôt, des centres d’enfouissement, il ne va pas falloir perdre de temps pour identifier des solutions nouvelles. Les délais d’instruction sont longs, il y a des enquêtes publiques, il y a des études environnementales à conduire, des procédures administratives à respecter. Sur ces sujets l’État est pleinement dans une démarche d’accompagnement des collectivités locales.

 

L’État a deux axes majeurs d’action en Corse :
– L’accompagnement des collectivités locales. Ce n’est en aucun cas mettre en doute l’engagement des maires pour leurs communes que de faire le constat qu’ils sont souvent seuls et démunis face à des dossiers complexes, et ne disposent pas des ressources techniques nécessaires. Ils ont besoin d’être aidés, accompagnés.
Les services de l’État sont là pour les aider à mettre en route des documents d’urbanisme, pour les aider à mieux préparer les projets. Entendons-nous bien, pas pour formuler des projets à leur place, mais pour leur apporter de la compétence.
Les services de l’État sont disponibles pour faire de l’accompagnement de projets.
– Et puis l’autre rôle des services de l’État c’est l’application des règles de droit, je suis convaincu que la principale légitimité de l’État en Corse c’est cela. Il faut que l’État veille à l’État de droit et à la bonne application de la règle.
– Il faut qu’il soit présent pour mettre en oeuvre des contrôles. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement de la sanction, cela peut être aussi de la pédagogie. Si l’application de la règle pose de réelles difficultés, on verra s’il y a lieu de l’adapter, ça fait partie des sujets qui sont en débat aujourd’hui. Mais l’adaptation de la règle, ce n’est pas une excuse pour ne pas l’appliquer si elle est adaptée au territoire.

Vous attendiez-vous à un tel « bouillonnement
» en prenant vos fonctions ?
Oui ! assurément parce que je connaissais la Corse avant. J’ai fait mes premiers pas de fonctionnaire ici.

Votre perception, aujourd’hui de notre île ?
Je revendique notre île, parce que comme cela fait 2 ans que je vis et que je travaille ici, dans le respect de « l’usu corsu » et dans un sincère attachement à ce territoire, j’ai le droit aussi de me sentir corse, au moins, aussi longtemps que je suis ici. Et d’ailleurs le travail d’un préfet ça ne marche pas à sens unique. Il y a une fonction d’application de la politique de l’État en Corse.
Mais, dans l’autre sens, un préfet est là aussi pour faire passer les messages du territoire en direction des ministères.
Depuis 2 ans que je suis ici, je peux vous assurer que je n’ai pas ménagé mes efforts, et je peux même vous faire la confidence que dans aucun de mes autres postes je n’ai été conduit à communiquer aussi intensément avec les ministères pour porter des messages, faire comprendre la situation, et rechercher les solutions les mieux adaptées.

Un Préfet de Région bien dans ses “basket“- si on peut s’exprimer ainsi !- sans préjugés, sans apriori, ouvert à l’écoute et déterminé à servir l’état et la Corse.

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